6 min read

Quand Tournai supplanta Cassel

Le transfert du chef-lieu de la cité des Ménapiens au Bas-Empire
Quand Tournai supplanta Cassel
Extrait de la "Carte des voies romaines de la Gaule belgique et de leurs raccordements avec les pays voisins, d'après les stations indiquées dans l'Itinéraire d'Antonin et sur la carte de Peutinger", auteur anonyme. Source : Gallica (BnF), https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530249264/f1.item

Au IIIe siècle de notre ère, tandis que l'Empire romain vacille sous les coups des invasions et des crises internes, une transformation silencieuse s'opère dans le nord de la Gaule Belgique. Tournai, modeste bourgade sur l'Escaut, s'apprête à détrôner Cassel, l'antique capitale des Ménapiens. Ce transfert de chef-lieu, dont les traces se lisent encore dans les archives et sous nos pieds, marque le début d'une nouvelle ère pour la cité de l'Escaut.

Cassel, la capitale perchée

Pour comprendre cette histoire, il faut d'abord se transporter à Cassel, aujourd'hui paisible bourgade des Flandres françaises. Son mont, qui culmine à 175 mètres, domine la plaine flamande comme un phare. C'est là, sur ce promontoire naturel, que les Romains installèrent le Castellum Menapiorum, la « place forte des Ménapiens ».

Les Ménapiens — Menapii en latin — étaient un peuple belge que César décrit dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules. Maîtres des marécages et des forêts qui bordaient la mer du Nord, ils donnèrent du fil à retordre au conquérant romain. Leur tactique ? Se replier dans les zones humides, attaquer par surprise, puis disparaître. César, exaspéré, finit par ravager leur pays sans parvenir à les soumettre complètement.

"Vue panoramique de Cassel, L'Arrivée du nouveau grand bailli en 1693", huile sur toile (111 × 235 cm), auteur anonyme. Source : Musée départemental de Flandre, Cassel.

Une fois la paix romaine installée, Cassel devint le cœur administratif et religieux de la civitas Menapiorum. Les fouilles archéologiques y ont révélé les vestiges d'un forum, de thermes et d'un théâtre — tout l'attirail d'une capitale provinciale romaine. La Table de Peutinger, copie médiévale d'une carte routière romaine, et l'Itinéraire d'Antonin mentionnent Cassel comme nœud routier majeur, relié à Bavay, chef-lieu des Nerviens voisins, et commandant un réseau de routes menant vers la côte et l'intérieur des terres.

Les crises du IIIe siècle

Le déclin de Cassel s'amorce au milieu du IIIe siècle. L'Empire traverse alors une période de troubles sans précédent : guerres civiles, épidémies, invasions. Les Francs et les Saxons multiplient les raids sur les côtes de la Gaule du Nord. Les pirates remontent l'Escaut et la Lys, menaçant les cités de l'intérieur.

Mais un autre phénomène, plus insidieux, frappe les Ménapiens : la transgression marine dite « Dunkerque II ». La mer envahit progressivement les terres basses du littoral, noyant les salines qui faisaient la richesse de la région. Cette activité, décrite par l'historien Ernest Will, avait fait des Ménapiens de grands producteurs de sel. Son abandon précipite le déclin économique de Cassel.

Face à ces menaces conjuguées, la ville se replie. Les fouilles montrent un rétrécissement drastique de l'espace urbain : le site tend à se limiter à un réduit fortifié sur le sommet du mont. Les monuments publics sont progressivement abandonnés, leurs pierres réutilisées pour les fortifications. Cassel, la fière capitale, n'est plus qu'une forteresse assiégée.

Tournai prend le relais

C'est dans ce contexte que Tournai émerge comme nouvelle métropole. La ville possède plusieurs atouts. D'abord, sa position : située plus à l'intérieur des terres, sur l'Escaut, elle est moins exposée aux raids venus de la mer. Ensuite, son rôle économique : port fluvial actif, elle permet le transport des marchandises — notamment le précieux calcaire de Tournai, déjà prisé pour la construction — vers la mer du Nord et l'intérieur de la Gaule.

Dès la fin du IIIe siècle, Tournai se dote d'une enceinte fortifiée. Paul Rolland, l'historien de la ville, en a reconstitué le tracé grâce aux fouilles menées à partir de 1941. Cette muraille, dont un tronçon a été découvert dans le quartier de la Loucherie en 1955, délimitait un castrum de 9 à 18 hectares selon les estimations — une superficie comparable à celle des autres chefs-lieux de la région.

La Notitia Galliarum, document administratif rédigé à la fin du IVe siècle, entérine ce changement de statut. Elle ne mentionne plus la civitas Menapiorum, mais la civitas Turnacensium — la cité des Tournaisiens. Le transfert est consommé. Une autre source, la Notitia Dignitatum, atteste de l'importance stratégique de Tournai : un gynécée (atelier textile impérial) y fabrique des équipements pour les troupes romaines, tandis qu'une garnison tournaisienne — le numerus Turnacensium — défend les côtes de Bretagne.

Bodleian Library, Oxford, MS. Canon. Misc. 378, fol. 63v (Notitia Galliarum), 1436. La liste mentionne en deuxième élément la civitas Turnacensium, correspondant à Tournai. Reproduction : © Bodleian Libraries, University of Oxford.

Grégoire de Tours, au VIe siècle, mentionne Tournai à plusieurs reprises dans son Histoire des Francs, notamment lors du siège de la ville par Chilpéric vers 575. La cité avait conservé son importance stratégique bien après la chute de l'Empire.

Un phénomène général

Le cas de Tournai n'est pas isolé. Dans toute la Gaule du Nord, les chefs-lieux de cités se déplacent au Bas-Empire, privilégiant des sites plus sûrs et mieux connectés. Bavay, capitale des Nerviens, cède sa place à Cambrai. Boulogne est éclipsée par Thérouanne chez les Morins. Ces transferts traduisent une même stratégie d'adaptation face aux crises du temps.

Carte ancienne de la gaule romaine par Johannes Janssonius en 1657. Plusieurs chefs-lieux se déplacent alors : Bavay vers Cambrai, Boulogne vers Thérouanne, Cassel vers Tournai.

Pour Tournai, le transfert s'accompagne d'une promotion religieuse. La tradition fait de saint Éleuthère le premier évêque de la cité. Sacré par saint Rémi vers 486, il meurt en 531 après avoir baptisé, dit-on, un grand nombre de Tournaisiens au lendemain du baptême de Clovis. L'évêché de Tournai, rattaché à l'archevêché de Reims, consolidera le statut de la ville comme métropole régionale — un statut qu'elle conservera, avec des fortunes diverses, jusqu'à nos jours.

Ce qu'il reste à découvrir

Malgré les travaux de Rolland, Brulet et Delmaire, bien des questions demeurent ouvertes. Le tracé exact de l'enceinte du Bas-Empire reste débattu. L'organisation de l'espace urbain à l'intérieur des murs est mal connue. Les fouilles sous la cathédrale Notre-Dame ont révélé des vestiges paléochrétiens, mais leur interprétation fait encore l'objet de discussions.

À Cassel, la situation est plus problématique encore. Le musée a été détruit en 1940, emportant avec lui une partie des collections. Les fouilles modernes restent limitées. Pierre Leman notait en 1984 que Cassel était « parmi les chefs-lieux de cités gallo-romaines les plus mal connus de France ». La situation n'a guère changé depuis.

Une étude systématique des voies romaines reliant les deux cités permettrait de mieux comprendre l'évolution des flux commerciaux. Une analyse des inscriptions épigraphiques pourrait éclairer le rôle des élites locales dans le transfert. Autant de pistes pour les chercheurs de demain.

Épilogue

Ainsi s'achève l'histoire de ce transfert de pouvoir, accompli dans l'ombre des crises du Bas-Empire. De Cassel, il ne reste qu'un mont et quelques vestiges enfouis. De Tournai, il reste une cathédrale, des archives, et cette conscience d'être l'héritière d'une longue tradition urbaine.

Les Ménapiens, eux, ont disparu dans les replis de l'histoire — absorbés par les Francs qui, au Ve siècle, firent de Tournai la capitale de leur petit royaume. En 1653, la découverte fortuite du tombeau de Childéric Ier près de l'église Saint-Brice confirma ce que les textes suggéraient : Tournai avait bien été le berceau de la dynastie mérovingienne. Mais cela, comme dirait un certain chroniqueur, est une autre histoire.


Pour aller plus loin

Sur Tournai à l'époque romaine

AMAND, M., « Turnacum Romanum », L'Antiquité classique, tome 20, fasc. 2, 1951. — Le point sur les fouilles de l'après-guerre.

BRULET, R., « Le développement topographique et chronologique de Tournai », Revue archéologique de Picardie, n°3-4, 1984. — Synthèse incontournable sur l'urbanisme antique.

ROLLAND, P., Histoire de Tournai, Tournai, Casterman, 1957. — L'ouvrage de référence.

Sur Cassel et les Ménapiens

LEMAN, P., « Cassel, chef-lieu de la cité des Ménapiens : état de la question et projet », Revue archéologique de Picardie, n°3-4, 1984. — Le bilan des connaissances sur l'antique Castellum.

Sur les transferts de chefs-lieux

DELMAIRE, R., « Permanences et changements des chefs-lieux de cités au Bas-Empire : l'exemple du nord-ouest de la Gaule Belgique », dans Capitales éphémères, Actes du colloque de Tours, 2004. — L'article de référence sur le sujet.

Sources antiques

CÉSAR, Commentaires sur la Guerre des Gaules, livres III, IV et VI — sur les Ménapiens.

GRÉGOIRE DE TOURS, Histoire des Francs, IV, 50 et V, 60 — sur Tournai au VIe siècle.

En ligne

tornax.be — Assistant conversationnel dédié à l'histoire de Tournai. Posez vos questions, explorez les sources, approfondissez vos recherches.