Les foires de Tournai : de la piété mariale au commerce européen
Au Moyen Âge, deux fois par an, Tournai changeait de visage. Au printemps, autour de l'Ascension, puis à la fin de l'été, autour du 8 septembre, la cité scaldienne accueillait des marchands venus de Flandre, d'Allemagne, de Lombardie et de Venise. Les rues s'emplissaient d'auvents et d'échoppes, les cloches rythmaient les transactions, et les draps tournaisiens partaient rejoindre les grandes routes du commerce européen. Au cœur de ce dispositif, une institution religieuse : la Grande Procession, dont le rayonnement avait, dès le XIIIᵉ siècle, débordé la sphère du sacré pour devenir l'un des repères commerciaux majeurs du Nord-Ouest européen.
L'histoire de ces foires mérite d'être reprise, non pour en multiplier les anecdotes pittoresques, mais pour en restituer les cadres exacts, mesurer ce qui distinguait Tournai de ses voisines flamandes, et suivre la longue durée d'une pratique qui, sous différentes formes, s'est maintenue jusqu'au XIXᵉ siècle.
De la procession de Radbod II à celle d'aujourd'hui, neuf siècles d'une même institution urbaine, transformée par ses usages — et toujours vivante.
Des processions aux foires
Le vœu de Radbod II (1090)
La Grande Procession de Tournai naît d'un drame. En 1089 et 1090, une terrible maladie ravage le Tournaisis, la Flandre et le Brabant. Les chroniqueurs parlent de « peste », mais les historiens modernes identifient l'ergotisme — cet empoisonnement par l'ergot de seigle qu'on appellera le mal des ardents ou feu Saint-Antoine, et qui provoque des brûlures internes épouvantables. Les malades affluent à la cathédrale de Tournai, dédiée à la Vierge des Malades. L'évêque de Noyon-Tournai, Radbod II (1068-1098), invite les chrétiens à un jeûne général le vendredi 13 septembre 1090, et propose pour le lendemain, jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, une procession de supplication autour de la ville, reliques et statue mariale en tête. Le fléau cesse. L'évêque décide qu'elle sera renouvelée chaque année.
Le récit nous est transmis par Hériman de Tournai, troisième abbé de Saint-Martin (1127-1137), dans son Liber de Restauratione ecclesie Sancti Martini Tornacensis, rédigé vers 1140. Hériman écrit un demi-siècle après les faits et son récit obéit aux canons de l'hagiographie urbaine. Les historiens modernes — Paul Rolland, puis Jacques Pycke et Jean Dumoulin — admettent néanmoins que la pratique processionnelle est attestée dès les premières décennies du XIIᵉ siècle, c'est-à-dire quasiment de visu pour notre chroniqueur.
Les chiffres d'Hériman : prestige plutôt que statistique
Hériman évalue l'assistance de 1094 à « parfois soixante mille, parfois cent mille » personnes (Mon. Germ. Hist., SS, XIV, p. 277). Le chiffre est séduisant — il figure dans la plupart des notices consacrées à Tournai — mais il pose un problème de cohérence : la population intra-muros de la ville à la fin du XIe siècle est estimée par Rolland à quatre à six mille âmes. Même en tenant compte de l'afflux processionnel, on ne peut l'utiliser comme donnée démographique.
Il s'agit en réalité d'un topos, destiné à magnifier la renommée du culte marial. La mesure est celle du prestige, non du dénombrement. L'évoquer reste légitime ; l'invoquer comme statistique ne l'est pas.
Quand la procession devient commerce
Dès le XIIᵉ siècle, un glissement s'opère. Les grandes concentrations de fidèles attirent des marchands, des fournisseurs, des cabaretiers, des changeurs. La cité offre un cadre sûr ; des sauf-conduits sont accordés aux étrangers ; les transactions s'accélèrent à la faveur de ces rassemblements. En pratique, la procession est devenue une foire. Hériman lui-même, dès son propre temps, constate avec un amer réalisme que les fidèles ne se rendent plus à la procession « nu-pieds » : chevaliers et jeunes gens s'y livrent à des jeux frivoles et à des courses de chevaux, et il y règne, note-t-il, « plus de dissipation que de dévotion ».
Le signe le plus éloquent de cette mutation apparaît dans les livres de banque italiens et flamands du début du XIIIᵉ siècle : la « procession de Tournai » y figure comme l'une des échéances ordinaires du règlement des engagements commerciaux. Tournai est désormais un rendez-vous reconnu à l'échelle européenne, sans appartenir formellement au grand cycle champenois.
Trente-et-un morts à la porte Prime
Les chroniques locales rapportent les drames qui accompagnent ces grandes affluences. L'abbé de Saint-Martin Gilles li Muisis — qui dirige l'abbaye de 1331 à 1352 et laisse un précieux Chronicon majus — transcrit, d'après les Historiae Tornacenses, continuation d'Hériman, qu'en 1229 trente et une personnes moururent étouffées au passage de la porte Prime ; qu'en 1277, vingt-six autres périrent de la même façon près de la léproserie du Val d'Orcq, dont la petite chapelle de 1153 existe encore aujourd'hui — à ne pas confondre avec la léproserie des roides-Parois près du « Crampon » ni avec celle de Warchin.
Ces accidents disent la densité exceptionnelle des foules tournaisiennes de la Grande Procession — et peut-être aussi l'étroitesse des portes médiévales.
Deux rendez-vous dans l'année
Le rythme commercial tournaisien s'organise autour de deux foires distinctes, dont les racines religieuses sont différentes, mais qui participent toutes deux de l'insertion de la ville dans l'espace juridique français.
La foire de mai : la franche foire de Saint-Louis
La première se déploie à la fin du printemps, en mémoire de la consécration de la cathédrale romane le 9 mai 1070 par Radbod II assisté de Lietbert, évêque de Cambrai — consécration à laquelle est sans doute liée la translation des reliques de saint Éleuthère, amenées de Blandain six ans plus tôt. Après la reconstruction du XIIᵉ siècle, la cathédrale actuelle est à son tour dédiée le 9 mai 1171, l'événement étant si retentissant que Nicolas Huyghebaert pourra écrire que « la consécration de 1171 s'inscrit dans une longue suite de gestes semblables ». Le mot dédicace, que le peuple a transformé en ducasse, désigne la fête annuelle qui commémore ces deux consécrations. Elle court du dimanche précédant l'Ascension au dimanche de la Pentecôte.
La conquête des reliques d'Éleuthère (1064)
Depuis le Ve siècle, le corps du premier évêque de Tournai reposait à Blandain, son village d'origine — et y faisait l'objet d'un culte local jaloux. En 1064, l'évêque Baudouin, désireux de faire d'Éleuthère le palladium de sa cité, organise une expédition pour récupérer les reliques. Les paysans de Blandain, armés, défendent leur trésor. Mais selon la Biographie nationale de Belgique, « les flèches des paysans défendant leur trésor revinrent, par un effrayant prodige, frapper ceux mêmes qui les lançaient ». Les reliques prennent la route de Tournai, au grand dam des Blandinois — rancœur dont on se souvenait encore au XIXe siècle, quand le curé De Boe entreprit de leur restituer une chapelle.
Six ans plus tard, à la consécration de la cathédrale du 9 mai 1070, la présence d'Éleuthère dans l'édifice sacré n'est plus une pieuse intention, mais une réalité politique.
L'originalité juridique de la foire de mai tient à son caractère de franche foire, octroyée par Saint Louis (Louis IX) au milieu du XIIIᵉ siècle — privilège que seul pouvait concéder le roi de France, dont la ville était vassale directe, sans intermédiaire féodal. L'exonération partielle des taxes et droits qui caractérisait cette franchise attirait les marchands et conférait à la foire un avantage décisif sur ses voisines flamandes, soumises, elles, à l'autorité comtale puis bourguignonne. Saint Louis viendra d'ailleurs en personne à Tournai, en 1257, consacrer le maître-autel du nouveau chœur gothique de la cathédrale, reconstruit sous l'évêque Walter de Marvis entre 1243 et 1255.
La foire de septembre : l'officialisation de 1284
La seconde foire, plus importante encore, s'ouvre le 8 septembre — fête de la Nativité de la Vierge — et se prolonge quinze jours. Elle est consubstantielle à la Grande Procession du 14 septembre, qui en constitue à la fois le pivot dévotionnel et le pic d'affluence. Si son existence effective précède de loin toute reconnaissance officielle, c'est un acte de Philippe III le Hardi, en 1284, qui en fixe le cadre juridique : durée de quinze jours à compter de la Nativité, et sauf-conduits accordés aux participants. La filiation avec la franche foire de Saint-Louis, son grand-père, est évidente ; c'est la politique royale française en direction de Tournai qui se poursuit, d'une génération à l'autre.
Le public est alors strictement international. Les marchands flamands y dominent — ils ont donné à Notre-Dame de Tournai son surnom de « Notre-Dame flamande » ou « Notre-Dame de la Flamangerie », et la chapelle absidiale qui l'abritait dans la cathédrale porte encore ce nom. À leurs côtés, les Osterlings, ces marchands hanséatiques allemands, et les Italiens de Gênes, de Venise et de Milan. Chevaliers et bourgeois organisent des jeux équestres qui irritent les chapitres ; les auvents des maisons abritent les échoppes des orfèvres et les éventaires des drapiers. Tournai, l'espace de deux semaines, est une petite Europe concentrée.
Une enclave au cœur du réseau flamand
Pour mesurer la place des foires tournaisiennes, il faut les replacer dans le grand cycle flamand. De février à novembre, celui-ci articule Messines, Ypres, Lille, Thourout et Bruges en une rotation calendaire qui structure le commerce du Nord-Ouest européen. Tournai n'y apparaît pas de plein droit — son rendez-vous de septembre concurrence celui d'Ypres, son rendez-vous de mai recoupe celui de Lille — mais y occupe une position singulière.
Cette singularité tient moins aux produits — la draperie, le grain, la laine, le poisson, les pierres de taille circulent sur l'ensemble du réseau — qu'à la position institutionnelle de la ville. Tournai, enclave royale française au cœur d'un environnement d'abord impérial, puis bourguignon, offre aux marchands un statut juridique atypique. Elle relève du roi de France, bénéficie de ses sauf-conduits, applique ses tarifs douaniers, jouit de franchises royales. Quand les relations anglo-flamandes se tendent, quand les interdits commerciaux de Philippe le Bel frappent Bruges, quand la guerre de Cent Ans désorganise Ypres, Tournai reste, sinon ouverte, du moins distincte. C'est une partie de la clef qui explique le maintien de ses foires après le déclin général du cycle flamand, au milieu du XIVᵉ siècle.
La Halle-aux-Draps devient bourse
En 1227, la commune de Tournai est condamnée à une lourde amende pour avoir violé le droit d'asile du chapitre cathédral — on y avait extrait de force un criminel, aussitôt exécuté. Incapable de payer, la ville cède à l'évêque Gautier de Marvis la maison « al Treille » sur la Grand-Place, qui devient, vers 1228, la première Halle-aux-Draps, de bois.
Ce qui était né d'une sanction deviendra, le temps des foires, le cœur économique de la cité. Pendant les deux quinzaines annuelles, changeurs, peseurs de monnaie et marchands lombards s'y installent, pèsent les laines, mesurent le blé, arbitrent les cours des monnaies européennes. La halle fonctionne en pratique comme une bourse — presque un siècle avant que ce terme ne désigne, à Bruges, l'institution homonyme.
De Barcelone à Constantinople : l'apogée des XIIIᵉ-XIVᵉ siècles
Entre 1250 et 1350 environ, les foires tournaisiennes atteignent leur pleine extension, et les draps de la ville diffusent leur renommée sur des routes d'une étendue considérable.

Les draps tournaisiens en Méditerranée et en Europe centrale
Les mentions d'étoffes tournaisiennes dans les actes notariés et les comptoirs italiens, compilées par Paul Rolland, dessinent un horizon commercial dont la cartographie force l'admiration :
- Gênes — 1197-1230
- Milan — 1211-1317
- Venise — 1225-1265
- Vienne — XIIIe siècle
- Barcelone — 1309
- Bulgarie et Serbie — 1333
- Constantinople — 1340
Ce maillage atteste que Tournai, sans rivaliser jamais avec Bruges pour le volume, participait pleinement aux flux qui reliaient la Flandre drapante au Levant. Les foires de mai et de septembre en étaient, sinon les lieux de livraison effective, du moins les échéances privilégiées de règlement.
La pierre de Tournai sur les routes du Nord
Entre 1180 et 1260 environ, la pierre calcaire extraite des carrières tournaisiennes connaît une extraordinaire diffusion. Utilisée pour les fonts baptismaux romans et les pierres tombales, elle voyage par l'Escaut, puis par mer, jusqu'en Angleterre (fonts de Winchester, de Lincoln, de East Meon), en Zélande, dans les villes hanséatiques du nord de l'Allemagne. Les foires tournaisiennes servent d'échéance de règlement à ces transactions, même si les livraisons s'opèrent directement depuis les carrières du Calonne et de Vaulx.
Le reflux des produits, non du rayonnement
Dans la seconde moitié du XIVᵉ siècle, l'exportation de la pierre décline — non par défaillance tournaisienne, mais par concurrence des pierres blanches, plus faciles à tailler et mieux accordées au goût gothique. La pierre de Tournai, « toujours compacte et difficile à tailler » selon la formule consacrée, est progressivement vaincue par les calcaires plus tendres venus d'Avesnes ou de Lens.
Le XVᵉ siècle : reconversions
Le XVᵉ siècle marque une inflexion. Crise de la draperie de luxe, montée des draperies légères rurales, déplacement du centre de gravité commercial vers Anvers : Tournai n'échappe pas à ces évolutions. Mais ses foires résistent mieux qu'on ne l'a écrit, et la vitalité marchande de la ville se redéploie.
Les Tournaisiens ne se contentent pas d'attendre l'étranger chez eux : on les voit, en 1477, intégrer la Compagnie française des Marchands de Paris, ce qui témoigne de l'insertion durable de leur négoce dans les réseaux du royaume. Les foires continuent d'être mentionnées dans la comptabilité municipale, et dans les privilèges confirmés par les rois de France successifs — Louis XI octroyant notamment de nouveaux droits à la ville en 1477 — jusqu'à l'annexion bourguignonne de 1521, après laquelle Charles Quint en confirme à son tour l'existence.
Sur place, la pierre de Tournai, privée de ses débouchés d'exportation, trouve un usage local monumental. Entre 1400 et 1500, quatre grands chantiers la remploient massivement pour enrichir les chevets des églises paroissiales : élargissement du chœur de Saint-Jacques par des chapelles latérales (1402-1405), prolongement du chœur de Saint-Brice en trois nouvelles halles (1405-1406), déambulatoire du chœur de Saint-Quentin (1464), et dédoublement du chœur de Saint-Nicolas par un sanctuaire adventice (1496). À la même époque, le couvent des Campeaux s'élève en 1416, et l'église des Croisiers se réédifie entre 1420 et 1466. La pierre a cessé d'être une marchandise d'exportation ; elle redevient un matériau d'identité locale.
Une piscine pour pleurer un Dauphin ?
Dans la chapelle du Saint-Sacrement de l'église Saint-Nicolas — longtemps appelée, par erreur postérieure, « chapelle des Anglais » — se trouve une piscine d'ablution qui porte trois écussons gravés : ceux de France, de France-Bretagne et du Dauphiné. La chapelle elle-même fut édifiée entre 1479 (plans tracés sur le cimetière) et 1496 (travaux conduits sous la direction du maître Jehan Dufour, pierres et piliers élevés par Piérard Brainart et Olivier Thiébaut).
L'origine de ces armoiries a longtemps intrigué les historiens locaux. La tradition l'attribue à une visite princière de la fin du XVe siècle — souvenir voulu par Charles VIII et Anne de Bretagne en mémoire de leur Dauphin Charles-Orland († 1495) ou de leur fils Charles († 1496), selon certaines lectures ; peut-être par Louis XII pleurant à son tour l'un de ses enfants, selon d'autres. L'attribution exacte reste discutée.
L'objet témoigne, en tout cas, du lien direct et durable entre la cour de France et Tournai, enclave royale capétienne jusqu'à l'annexion de 1521.
Refondations modernes
Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, les guerres dévastent périodiquement la ville sans éteindre le cycle des foires. Il faut attendre l'époque napoléonienne pour la dernière refondation juridique : un décret impérial de 1806 autorise Tournai à ouvrir deux foires annuelles, désormais fixées au jeudi le plus près du 15 mai et au jeudi le plus près du 15 septembre. Avant cette refondation, la foire de mai — la franche foire de Saint-Louis — courait toujours de l'Ascension à la Pentecôte, selon un calendrier qui datait, en substance, du XIIIᵉ siècle.
Les chroniqueurs locaux, Bozière au premier rang, décrivent encore la vitalité de ces marchés sous le Second Empire. On y tenait les marchés au blé, aux pommes, au poisson ; les fripiers y exposaient, les jours de grand marché, hardes et ustensiles de toutes sortes. Le Marché de l'Empereur — ancien marché des vievoyriers — en restait le cadre principal. Les boutiques du rang des Orfèvres s'abritaient alors sous un auvent ininterrompu, signe de la continuité matérielle entre la ville marchande médiévale et celle du XIXᵉ siècle finissant.
Les foires ne sont plus européennes ; elles sont redevenues ce qu'elles étaient, peut-être, avant leur apogée médiévale : des rendez-vous de pays.
De la foire, il reste la foi
Au terme de ce parcours, une observation s'impose. Des foires européennes des XIIIᵉ-XIVᵉ siècles, des marchands italiens aux auvents des orfèvres, des draps acheminés jusqu'à Constantinople, il ne reste presque rien de visible à Tournai. Les foires annuelles du décret impérial de 1806 se sont elles-mêmes dissoutes dans les marchés hebdomadaires ordinaires au cours du XXᵉ siècle.
Mais de l'institution qui les avait fait naître, la Grande Procession, subsiste un rite en exercice. Chaque deuxième dimanche de septembre, la cathédrale voit sortir les brancards, la châsse de Notre-Dame exécutée par Nicolas de Verdun en 1205, celle de saint Éleuthère commandée par Walter de Marvis en 1247, et toutes les statues et reliques que portent neuf cents figurants à travers la ville. Depuis le 30 août 2021, la procession est reconnue comme chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de la Fédération Wallonie-Bruxelles — inscription qui la place aux côtés des Ducasses de Mons et d'Ath, et constitue la première étape d'une candidature à l'UNESCO.
C'est un renversement saisissant : la procession avait servi de cadre aux foires ; les foires se sont aujourd'hui banalisées en rendez-vous locaux, tandis que la procession — elle — survit comme rituel et comme patrimoine partagé, religieux pour les uns, historique ou identitaire pour les autres. Tournai n'était ni Bruges, ni Paris. Mais sans Tournai et les villes de son rang, on ne comprendrait ni Bruges, ni Paris.
Un dernier détail, pour refermer la boucle. La châsse de saint Éleuthère que l'on voit passer chaque année dans la Grande Procession est, par tradition, portée par les habitants de Blandain — les descendants de ceux-là mêmes qui, en 1064, avaient défendu leurs reliques à coups de flèches contre les émissaires de l'évêque Baudouin. Neuf siècles après la conquête, la rancœur s'est muée en honneur. De la procession au marché, du marché à la procession, l'institution tournaisienne continue de porter son histoire — avec ce qu'elle a de plus obstinément humain.
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En ligne
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