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L'enseignement médical à Tournai

L'enseignement médical à Tournai
Portrait d'Érasme de Rotterdam par Hans Holbein le Jeune (1523). Érasme soutint le projet du Collegium linguarum tornacense et le compara favorablement au Collegium trilingue de Louvain.

Du Collegium linguarum à l'École de Médecine (XVIe–XIXe siècles)

Tournai nourrit très tôt l'ambition de devenir une ville universitaire. Dès 1525, la cité tente de se doter d'un établissement d'enseignement supérieur inspiré du renouveau humaniste qui transforme alors l'Europe savante. Cette tentative avortée, bien que brève, révèle une dynamique intellectuelle qui ne disparaîtra jamais totalement et qui, au fil des siècles, donnera naissance à une tradition médicale locale structurée et durable.


Le Collegium linguarum tornacense : un projet universitaire humaniste (1525–1530)

Le projet tournaisien s'inscrivait dans le mouvement des studia humanitatis, ce programme éducatif développé par les humanistes italiens en rupture avec la scolastique médiévale. Là où l'enseignement traditionnel privilégiait la logique et la théologie, les humanistes prônaient l'étude directe des textes antiques grecs et latins à travers cinq disciplines : grammaire, rhétorique, poésie, histoire et philosophie morale. L'objectif était de former des hommes complets, capables d'éloquence et de jugement critique.

Le Collegium linguarum tornacense, fondé en 1525, s'inspirait directement du Collegium trilingue de Louvain (créé en 1517), qui enseignait les trois langues savantes – latin, grec et hébreu – permettant d'accéder aux sources originales de la sagesse antique et biblique. Le projet tournaisien entendait offrir une formation comparable, enrichie d'enseignements en mathématiques, théologie et droit.

Plusieurs enseignants de renom devaient y professer :

  • Petrus Amicus et Jacobus Ceratinus pour le latin et le grec,
  • Claude Warin pour les mathématiques,
  • Melchior de Vienne (ou de Vianden) pour la théologie,
  • Pierre de Renaix pour le droit.

Le projet bénéficiait du soutien explicite d'Érasme, qui comparait favorablement cette initiative au Collegium trilingue et au Collège de France. Il était également patronné par Robert de Keysere et Pierre Cotrel, ecclésiastique et diplomate qui avait déjà fondé un Collège des langues classiques durant l'occupation anglaise de Tournai (1513-1519).

Pour les Tournaisiens et les Hennuyers, cette université présentait des avantages considérables : elle aurait constitué le premier établissement d'enseignement supérieur en zone romane des Pays-Bas, évitant aux étudiants francophones de se rendre à Louvain, ville de langue flamande.

Mais cette ambition se heurta aux rivalités institutionnelles. L'Université de Louvain, soucieuse de préserver son monopole académique dans les Pays-Bas méridionaux, fit pression sur les autorités centrales. Le 8 octobre 1530, le Grand Conseil de Malines prononça l'interdiction officielle de l'institution tournaisienne.

Ce revers fut d'autant plus significatif que c'est Douai, en 1562, qui hérita du rôle d'université romane des Pays-Bas espagnols — ce rôle que Tournai avait espéré incarner trente ans plus tôt.


Le Collège des Médecins : une tradition savante sans faculté

En l'absence d'université, Tournai conserva néanmoins une vie médicale structurée autour d'un Collège des Médecins, institution locale qui régulait la pratique et favorisait la transmission des savoirs.

Ce Collège supervisait notamment les examens des apothicaires, qui devaient se présenter devant des « censeurs » pour obtenir leur maîtrise. L'examen comprenait une reconnaissance de plantes fraîches (organisée entre avril et octobre), la réalisation d'un chef-d'œuvre (deux compositions pharmaceutiques), des préparations extemporanées et l'explication d'ordonnances médicales.

La famille Brisseau incarne particulièrement ce milieu médical cultivé.

Pierre Brisseau (1631-1717), médecin pensionnaire de la ville, s'inscrit au Collège des Médecins en 1677. Son fils, Michel Brisseau (1676-1743), né à Tournai le 2 juin 1676, y est admis à son tour en 1696.

En 1745, deux ans après sa mort, paraît chez Jovenau, imprimeur sur la Grand'Place de Tournai, une Dissertation sur les mauvaises et pernicieuses qualitez du cuivre attribuée à "Feu M. Brisseau". Bien que certains catalogues (dont Gallica) attribuent cet ouvrage à Pierre Brisseau, la page de titre désigne clairement Michel : l'auteur y est présenté comme "Docteur & premier Professeur en la Faculté de Médecine de l'Université de Douay, Professeur d'Anatomie et de Botanique" — titres qui correspondent à Michel et non à son père. Cette publication posthume, imprimée dans sa ville natale, témoigne du lien durable entre le savant et Tournai.

La carrière de Michel Brisseau dépasse largement le cadre local. Professeur d'anatomie et de botanique à l'Université de Douai, il en devient même recteur magnifique en 1727. Mais c'est par ses travaux scientifiques qu'il marque durablement l'histoire de la médecine européenne.

De Tournai à Douai : une ironie de l'histoire

Le parcours de Michel Brisseau illustre un paradoxe révélateur. Formé au Collège des Médecins de Tournai, il devient professeur puis recteur de l'Université de Douai — cette même institution qui, en 1562, avait hérité du rôle d'université romane que Tournai avait espéré obtenir trente ans plus tôt. Faute d'avoir pu créer sa propre faculté, la cité scaldienne exporta ses talents vers l'université rivale. Ce destin individuel résume à lui seul l'histoire des ambitions universitaires tournaisiennes : une vitalité intellectuelle indéniable, mais constamment bridée par les rivalités institutionnelles et les arbitrages défavorables du pouvoir central.

Dans une communication à l'Académie royale des sciences de Paris le 18 mai 1705, puis dans son Traité de la cataracte et du glaucome (1709), il démontre que la cataracte provient de l'opacification du cristallin lui-même, et non d'une membrane adventice comme on le croyait jusque-là. Cette découverte constitue un tournant majeur dans l'histoire de l'ophtalmologie.

Une controverse parisienne

Lorsque Michel Brisseau présente ses conclusions à l'Académie royale des sciences de Paris en 1705, il se heurte à une forte résistance. Plusieurs chirurgiens, attachés aux théories traditionnelles, contestent publiquement ses observations et jugent ses dissections insuffisantes pour remettre en cause des décennies de pratique. Selon la Biographie nationale de Belgique, ce n'est que par la répétition des démonstrations anatomiques que ses conclusions finirent par s'imposer. Cette controverse illustre à la fois l'audace intellectuelle du médecin tournaisien et la lenteur avec laquelle certaines innovations médicales furent acceptées.

La corporation des apothicaires : organisation et réglementation

À côté du Collège des Médecins existait une corporation regroupant les apothicaires avec les épiciers, ciriers et pâtissiers (tourteliers) sous une même « bannière ». Un registre manuscrit intitulé Ordonnances, concordats et règlements des apothicaires, espiciers, chiriers, pâtissiers, graissiers de Tournay (1476-1782) témoigne de cette organisation corporative sur trois siècles. Ce registre fut renouvelé en 1731 par le doyen Adrien Joseph Prévost et ses collègues.

La durée de l'apprentissage évolua au fil du temps : deux ans en 1530, elle fut portée à quatre ans le 17 mai 1621, « au regard des apothicaires, dont en particulier dépend la santé et la vie de l'homme, consistant leur art en la connaissance de la vertu des herbes, compositions des breuvages et autres médicaments ». À la fin du XVIIe siècle, elle se stabilisa à trois ans minimum, l'apprenti devant « demeurer l'espace au moins de 3 ans dans la maison chez qui il fera son apprentissage, y coucher, y prendre sa nourriture et travailler avec soin aux offices ».

Il n'existait pas d'enseignement officiel organisé par la corporation, mais celle-ci invitait les apprentis à deux ou trois herborisations par an pour les instruire à la reconnaissance des plantes. Au XVIe siècle, Tournai possédait plusieurs jardins botaniques privés, notamment ceux des médecins Hermes Le Clerc et Jacques Plateau, et de l'apothicaire Jean Mouton, cités par le botaniste Mathias de Lobel dans ses Observationes (Anvers, 1576).

À partir du 6 avril 1715, les apothicaires tournaisiens furent obligés de suivre la Pharmacopeia Lillensis (édition de 1694) comme référence officielle. Une Taxatio medicamentorum, tarif officiel des médicaments imprimé à Tournai en 1786 chez Adrien Serré, fut élaborée après plusieurs années de travail par une commission du Collège de Médecine composée des docteurs Neve, Robert et du Monceau.

Extrait de la Pharmacopeia Lillensis, © Bibliothèque interuniversitaire de santé (Paris)

Des visites d'inspection avaient lieu deux ou trois fois par an dans les officines, conformément à un édit de Charles V. Les « compositions solennelles » — thériaque, mithridat, laudanum, extrait catholique, confection d'hyacinthe et une poudre contre la peste spéciale à Tournai — faisaient l'objet d'une surveillance particulière.

Le 16 janvier 1688, à la suite d'une requête des apothicaires, le Magistrat interdit aux prêtres, religieux et religieuses de vendre des médicaments, mettant fin à une concurrence jugée déloyale par la corporation.


L'École de Médecine de Tournai (1824–1846)

Une nouvelle étape est franchie au XIXe siècle avec la création d'une École de Médecine communale en 1824. Elle s'installe dans l'ancien couvent des Croisiers, supprimé par Joseph II en 1782.

L'enseignement y couvrait un large éventail de disciplines :

  • physiologie et botanique,
  • chimie et pharmacie,
  • histoire naturelle,
  • pathologie et thérapeutique,
  • chirurgie,
  • obstétrique.

Cette organisation témoigne d'une volonté claire d'inscrire l'enseignement médical tournaisien dans les standards scientifiques modernes.

Après l'indépendance belge (1830), l'école est réorganisée en 1839, mais elle est supprimée en 1846. Plusieurs facteurs expliquent cette disparition :

  • La centralisation universitaire autour des grandes universités (Gand, Louvain, Liège).
  • Les contraintes financières pesant sur une institution communale.
  • La réorientation éducative locale, avec la création de l'Athénée royal (1850) et le retour des Jésuites.

Médecine et société après 1846

La disparition de l'École de Médecine ne signifie pas l'extinction de la vie médicale locale. Au contraire, les médecins tournaisiens du XIXe siècle jouent un rôle social croissant, dans un contexte marqué par les grandes épidémies et l'émergence de l'hygiénisme.

Les crises sanitaires et la mobilisation médicale

L'épidémie de choléra se diffuse à Tournai dès 1832, comme dans l'ensemble des villes belges. La dernière grande pandémie, en 1866, fut la plus meurtrière : elle provoqua plus de 43 000 décès en Belgique. Ces crises sanitaires mobilisent les médecins locaux et accélèrent la prise de conscience hygiéniste.

La modernisation des structures hospitalières

Après la Révolution française, l'administration des hôpitaux tournaisiens connaît une réorganisation profonde. Les Hospices civils, créés sous le régime français, héritent de la gestion des anciens établissements ecclésiastiques. Parmi les premiers administrateurs figure le médecin D. Tonnelier, témoignant de l'implication croissante du corps médical dans la gouvernance hospitalière.

L'Hôpital Notre-Dame, rebaptisé Hôpital civil, évolue progressivement vers une organisation plus spécialisée. Au fil des décennies, l'établissement se structure en plusieurs services distincts : soins généraux, accueil des indigents invalides, maternité (ouverte en 1824), traitement des maladies vénériennes et cutanées, et soins ophtalmologiques. Cette différenciation des services reflète l'influence grandissante de la médecine clinique, qui privilégie la classification des pathologies et la spécialisation des soins.

Le personnel soignant évolue lui aussi. Les religieuses de différentes congrégations se succèdent au chevet des malades : les Sœurs de Saint-Vincent arrivent en 1834 et acquièrent rapidement une bonne réputation. La seconde moitié du siècle voit néanmoins une laïcisation progressive du personnel hospitalier.

Les bâtiments eux-mêmes finissent par être jugés inadaptés aux exigences sanitaires modernes. Dans les années 1880, un projet de reconstruction est confié à l'architecte Beyaert. Le nouvel hôpital civil, achevé en 1889, rompt avec l'architecture héritée de l'Ancien Régime et incarne les principes hygiénistes alors en vogue : aération, luminosité et séparation des services.

Des figures médicales engagées

Parmi les médecins tournaisiens du XIXe siècle, on peut citer Théodore-Edmond Olivier (1817-1867), médecin formé à Paris, installé à Tournai, engagé dans l'inspection médicale scolaire et la diffusion des principes d'hygiène publique auprès des institutions éducatives. Son parcours illustre le rôle de « missionnaire de l'hygiène » que les médecins assument alors dans la société.

L'hôpital militaire

La construction de l'hôpital militaire de Tournai, entre 1899 et 1906, s'inspire de l'exemple de celui de Bruxelles. Ses bâtiments furent réalisés en un style éclectique alternant brique et pierre bleue et ne furent opérationnels qu'à partir de 1909.

Vue de l'hôpital militaire de Tournai

Une tradition hospitalière ancienne

L'enseignement médical tournaisien s'inscrit dans un tissu hospitalier ancien. L'Hôpital Notre-Dame, dont les traces remontent au IXe siècle et qui fut restauré grâce aux donations des chanoines Marcel et Gédulphe en 1112, puis reconstruit en 1758, témoigne de la permanence d'une culture du soin organisée. Dès le Moyen Âge, ces institutions hospitalières constituaient non seulement des lieux de charité, mais aussi de pratique médicale et d'apprentissage empirique.


Un héritage intellectuel à reconsidérer

L'histoire de l'enseignement médical à Tournai révèle une continuité remarquable :

  • ambition universitaire dès le XVIe siècle,
  • institutions professionnelles structurées aux XVIIe–XVIIIe siècles,
  • école de médecine au XIXe siècle,
  • tradition hospitalière multiséculaire.

Loin d'être marginale, Tournai apparaît comme un centre intellectuel secondaire mais actif, typique des villes savantes des anciens Pays-Bas méridionaux.


Bibliographie sélective

BOZIÈRE, Aimé-François-Joseph, Tournai ancien et moderne, Tournai, Delmée, 1864.

LECLAIR, Edmond, « Notes pour servir à l'histoire de la pharmacie à Tournai », Revue d'histoire de la pharmacie, 35e année, n° 118, 1947, p. 165-175.

ROLLAND, Paul, Histoire de Tournai, Tournai, Casterman, 1956.

VAN DUYSE, D., Michel Brisseau « le Tournaisien » et le siège de la cataracte, Buschmann, 1922.

Biographie nationale de Belgique, tome III, notice « Brisseau (Michel) », Académie royale de Belgique.

Portail régional wallon : « 8 octobre 1530 : rejet du projet de création d'une université à Tournai ».


Pour aller plus loin

Universités, humanisme, enseignement

DE SMET, Ingrid A.R., Men of Learning: Humanism and University in the Low Countries, Brill, 1996.

GRELL, Chantal (dir.), Les universités en Europe (XVIe–XVIIIe siècles), Presses universitaires, 2005.

Histoire de la médecine et des institutions

GRMEK, Mirko, Histoire de la pensée médicale en Occident, Seuil, 1995.

IMBERT, Jean, Histoire des hôpitaux en France, PUF, 1982.


En ligne

  • tornax.be — L'assistant historique de la SRHAT