Le Garçon et l'Aveugle
Le Garçon et l'Aveugle : la plus ancienne farce française est née à Tournai
Imaginez Tournai au XIIIᵉ siècle. Sur une place animée, entre marchands de draps et bourgeois affairés, un jongleur itinérant captive son public avec une histoire simple mais percutante : celle d'un aveugle dupé par son jeune guide, un garnement sans scrupules. Cette petite pièce de 265 vers, Le Garçon et l'Aveugle, n'est rien de moins que la plus ancienne farce connue en langue française — pas le premier texte en français, mais la première œuvre de ce genre comique grinçant où le valet dupe le maître. Et elle est tournaisienne.
Au Moyen Âge, la farce est une courte pièce comique, souvent anonyme, jouée sur les places publiques ou « intercalée » (d'où son nom, du latin farcire, farcir) dans des spectacles religieux plus longs. Le ressort est toujours le même : la ruse, la tromperie, le renversement des rôles. Un valet dupe son maître, une femme berne son mari, un rusé triomphe d'un naïf. Le ton est cru, le rire grinçant, la morale absente. Le Garçon et l'Aveugle n'est donc pas le premier texte en français — la Chanson de Roland la précède de près de deux siècles — mais bien la première œuvre connue de ce genre particulier.
Un trésor littéraire oublié
Conservé précieusement à la Bibliothèque nationale de France (manuscrit Français 24366, folios 242b-245a), ce « jeu » — comme on désignait alors ces spectacles — fut composé en dialecte picard du Tournaisis, cette langue savoureuse qui fleurissait dans notre région. Le texte accompagne dans ce même manuscrit le célèbre Roman d'Alexandre, signe de son prestige aux yeux des copistes médiévaux.
La datation de l'œuvre repose sur un indice précieux : la mention de Charles d'Anjou, roi de Sicile. Ce prince français, frère de Saint Louis, conquit son royaume en 1266 lors de la bataille de Bénévent. La pièce fut donc composée entre 1266 et 1282 (date des Vêpres siciliennes qui mirent fin à sa domination). Un terminus ante quem et post quem que les médiévistes adorent !
L'intrigue : cruauté et ruse au Moyen Âge
L'histoire est d'une efficacité redoutable. Un aveugle, cherchant un guide pour mendier, rencontre un jeune garçon misérable. Les voilà associés : l'un chante pour attirer l'aumône, l'autre quête. Mais très vite, le garçon révèle sa vraie nature. Entre propos grivois et confidences peu ragoûtantes, l'aveugle se montre sous un jour peu favorable — avare, lubrique, désagréable.

Le jeune fripon en profite. Il rosse son maître en imitant la voix d'un agresseur imaginaire, puis finit par s'emparer de tout son argent et de ses biens. L'aveugle se lamente, le garçon se vante — et le public médiéval, lui, riait aux éclats.
Tournai, berceau du théâtre en langue vulgaire
Pourquoi Tournai ? Au XIIIᵉ siècle, notre cité figurait parmi les plus prospères d'Europe du Nord. Ville drapière de premier plan, carrefour commercial sur l'Escaut, elle était aussi — avec Arras — l'un des deux grands foyers du théâtre profane dans les régions septentrionales.
Cette effervescence culturelle s'explique par la richesse de sa bourgeoisie marchande, avide de divertissements en langue vernaculaire — ce qu'on appelait alors le « roman ». Parallèlement aux œuvres savantes en latin des clercs de Saint-Martin, émergeait ainsi une littérature populaire, plus directe, plus mordante.
Paul Rolland, dans ses travaux sur le patrimoine tournaisien, souligne cette dualité culturelle : d'un côté les textes latins des scriptoria monastiques, de l'autre ces jeux en langue vulgaire destinés aux places publiques. Le Garçon et l'Aveugle incarne parfaitement cette seconde tradition.
Une œuvre « inclassable » mais fondatrice
Les médiévistes ont longtemps débattu du statut exact de cette pièce. Armand Strubel la qualifie d'« inclassable, au statut bancal ». Edmond Faral y voyait « une véritable pièce ». Bernadette Rey-Flaud note que « l'ensemble est cruel et sordide et les deux personnages n'attirent pas la sympathie ». Et c'est précisément là que réside tout l'intérêt de l'œuvre.
Car la farce médiévale n'est pas un genre « moral » au sens où nous l'entendons. Elle puise dans la tradition latine de Plaute, dans la comédie scolaire du Babio — une pièce en latin du XIIᵉ siècle où un paysan niais se fait voler sa femme par un chevalier rusé, considérée comme l'une des rares « comédies élégiaques » véritablement jouables — et dans cet esprit de transgression propre à la culture médiévale. Car la société du Moyen Âge, aussi hiérarchisée fût-elle, ménageait des soupapes : le carnaval, ce temps de licence avant le Carême où l'on pouvait moquer les puissants et renverser symboliquement l'ordre social ; la Basoche, cette confrérie de clercs de justice qui montait des pièces satiriques au Palais ; ou encore les soties, ces spectacles où des acteurs costumés en « sots » (fous) se permettaient de critiquer tout et tous sous couvert de folie.
La farce participe de ce même esprit : le temps d'une représentation, les règles sont suspendues. Le valet peut battre le maître, le rusé triompher du riche, le faible humilier le fort. C'est un exutoire — une façon de rire ensemble des travers humains et des injustices du monde, sans remettre en cause frontalement l'ordre établi. Dans une société rigide, ce rire collectif avait une fonction presque thérapeutique.
L'aveugle : entre dérision et réalité sociale
Le choix d'un aveugle comme personnage comique peut choquer notre sensibilité contemporaine. Mais il reflète les mentalités médiévales : les infirmes, souvent réduits à la mendicité, étaient perçus à la fois comme objets de charité chrétienne et figures de dérision populaire.
Ce thème de l'aveugle et de son valet connaîtra une postérité remarquable. On le retrouve dans le Lazarillo de Tormes espagnol (XVIᵉ siècle), ancêtre du roman picaresque, puis chez Molière et dans tout le théâtre populaire européen. La petite farce tournaisienne aura ainsi engendré une lignée littéraire millénaire.
Ce que cette farce nous apprend sur Tournai
Au-delà de son importance littéraire, Le Garçon et l'Aveugle offre un témoignage précieux sur la vie tournaisienne au XIIIᵉ siècle. Le texte mentionne explicitement notre ville (vers 30), et diverses références géographiques confirment son ancrage local.
On y devine une société urbaine dynamique, où les nouvelles du monde — comme les exploits de Charles d'Anjou en Italie — circulaient rapidement. Une ville où les jongleurs itinérants trouvaient un public réceptif, amateur de divertissements en langue romane. Une cité prospère où le rire populaire côtoyait la culture savante des abbayes.
Un patrimoine à redécouvrir
Étrangement, cette œuvre capitale reste méconnue du grand public tournaisien. Pourtant, elle constitue l'un des monuments fondateurs de la littérature dramatique française. Deux siècles avant la célèbre Farce de Maître Pathelin, Tournai avait déjà inventé la farce.
L'édition de référence, établie par Jean Dufournet (Champion, 2005), permet aujourd'hui d'accéder à ce texte fondateur. Une lecture qui nous rappelle que Tournai, bien avant d'être connue pour sa cathédrale et son beffroi, fut aussi un creuset de création littéraire — un patrimoine immatériel dont nous pouvons être fiers.
Sources et pour aller plus loin
Éditions du texte
- DUFOURNET Jean, Le Garçon et l'Aveugle. Jeu du XIIIᵉ siècle, texte traduit, présenté et commenté, Paris, Champion, 2005 (édition de référence).
- ROQUES Mario, Le Garçon et l'Aveugle. Jeu du XIIIᵉ siècle, Paris, Champion, 1911 (1re éd.), 1921 (2e éd. révisée) — lire en ligne sur Internet Archive.
Études critiques
- DUFOURNET Jean, « Réflexions sur Le Garçon et l'aveugle », Romania, t. 102, n° 406, 1981, p. 202-220 — lire en ligne sur Persée.
- REY-FLAUD Bernadette, La Farce ou la machine à rire. Théorie d'un genre dramatique, Genève, Droz, 1984.
- STRUBEL Armand, Le Théâtre au Moyen Âge, naissance d'une littérature dramatique, Rosny, Bréal, 2003.
Contexte tournaisien
- ROLLAND Paul, Histoire de Tournai, Tournai-Paris, Casterman, 1956 (2e éd. 1957).
Manuscrit original
- BnF, ms. Français 24366, fol. 242b-245a — consultable en ligne sur Gallica.
En ligne
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