880-881 : quand les Tournaisiens fuirent vers Noyon
Au printemps 880, les drakkars remontent l'Escaut. Pour la première fois depuis les grandes invasions, Tournai va connaître le feu et le fer. Cet épisode dramatique, souvent réduit à quelques lignes dans les chroniques, a pourtant bouleversé l'organisation politique et économique de la cité pour plusieurs décennies. Retour sur un tournant méconnu de l'histoire tournaisienne.
Tournai à la veille du désastre
En 843, le traité de Verdun avait placé Tournai dans la Francie occidentale de Charles le Chauve, l'Escaut servant de frontière avec la Lotharingie. La ville, bien que déchue de son ancien statut de capitale mérovingienne, demeurait un centre économique actif grâce à son portus — un port fluvial où l'on prélevait des taxes sur les marchandises — et conservait son rang de siège épiscopal, même si l'évêque résidait désormais à Noyon depuis le VIIe siècle.
Charles le Chauve reçoit la Francie occidentale (future France), Louis le Germanique la Francie orientale (future Allemagne), et Lothaire Ier la Lotharingie — une bande de territoires allant de la mer du Nord à l'Italie, coincée entre ses deux frères.
L'Escaut devient alors une frontière : Tournai se retrouve dans le royaume de Charles, tandis que la rive droite du fleuve relève théoriquement de Lothaire.
Ce partage, pensé comme provisoire, façonnera durablement la géopolitique européenne — et placera Tournai dans une position de marche frontalière qui explique en partie les convoitises dont elle fera l'objet.
Vers 850, le moine-poète Milon de Saint-Amand célébrait encore la magnificence de la cathédrale carolingienne dans son Carmen de Sancto Amando. Mais il notait aussi, avec une pointe de mélancolie, l'état des murailles romaines : « Tornacus, nunc multiplici prostata ruina, funditus ah! turres deflet cecidisse superbas » — Tournai, accablée par de multiples ruines, pleure ses tours superbes effondrées. Ces remparts vétustes, hérités du Bas-Empire, n'allaient bientôt plus suffire.
Élève d'Haimin de Saint-Vaast et maître du célèbre Hucbald, il composa notamment le Carmen de Sancto Amando, long poème hagiographique en l'honneur du fondateur de son abbaye, dans lequel il évoque Tournai et l'état de ses murailles.
Ses œuvres témoignent des liens étroits entre l'abbaye scaldienne et la cité voisine au IXe siècle.

L'arrivée des Normands
L'année 879 marque un tournant. Une grande armée viking, conduite par le chef Gurmond, débarque sur les côtes de Flandre et s'empare de Thérouanne. Contrairement aux raids éclairs des décennies précédentes, ces Normands s'installent. À l'automne, ils établissent leur camp d'hiver dans l'abbaye Saint-Bavon de Gand — choix stratégique qui leur ouvre les vallées de l'Escaut et de la Lys.
Dès le début de l'année 880, ils remontent le fleuve. Les Annales de Saint-Bertin et de Saint-Vaast décrivent leurs ravages : monastères pillés, villages incendiés, populations massacrées ou réduites en esclavage. Tournai, sur leur route vers Noyon et Reims, ne pouvait échapper au désastre. En novembre 880, les Vikings s'installent à Courtrai pour l'hiver ; en décembre, Cambrai et Arras flambent.
Les sources et la chronologie des raids permettent de situer très probablement le sac de Tournai au printemps 881. La cathédrale carolingienne, celle-là même que Milon avait chantée, est dévastée. Les murailles romaines, trop anciennes et mal entretenues, n'ont pu contenir l'assaut. Le site des Amis de la Citadelle de Tournai résume l'événement en une formule saisissante : « la ville est incendiée et les Tournaisiens se réfugient à Noyon avec les reliques et trésors de la cathédrale ».
Rédigées respectivement dans les abbayes de Saint-Bertin (près de Saint-Omer) et de Saint-Vaast (Arras), elles relatent année par année les événements politiques, militaires et climatiques, avec une attention particulière aux incursions normandes qui ravagèrent la région.
Proches géographiquement de Tournai, leurs auteurs — dont l'archevêque Hincmar de Reims pour Saint-Bertin — furent des témoins directs ou très bien informés des raids vikings de 879-883.
Saucourt : la revanche carolingienne
L'été 881 apporte une lueur d'espoir. Le 3 août, le jeune roi Louis III — il n'a que dix-huit ans — affronte les Vikings à Saucourt-en-Vimeu, près d'Abbeville. Les Annales de Saint-Vaast rapportent une anecdote révélatrice du caractère du souverain : alors qu'une contre-attaque surprise des Normands sème la panique et que plusieurs seigneurs s'apprêtent à fuir, Louis descend de cheval. Geste audacieux : sa personne étant sacrée, ses vassaux sont tenus de lui porter assistance. La troupe se reforme autour de lui. La victoire est éclatante — près de 8000 Vikings auraient péri.
Cette bataille eut un tel retentissement qu'elle fut célébrée dans le Ludwigslied, un poème en vieux haut-allemand composé dans l'entourage du roi. Par un hasard de l'histoire, le manuscrit qui nous l'a transmis provient de l'abbaye de Saint-Amand — la voisine de Tournai, elle aussi ravagée par les Vikings en 883. Ce précieux document, aujourd'hui conservé à la bibliothèque municipale de Valenciennes (Codex 150), contient sur le même feuillet la Séquence de sainte Eulalie, considérée comme le premier texte littéraire en langue française. Ainsi, la mémoire de la résistance aux Vikings et les premiers mots de notre littérature partagent-ils le même parchemin.

La victoire de Saucourt ne mit pas fin aux incursions. Les Vikings continuèrent leurs raids, et l'abbaye de Saint-Amand fut incendiée à son tour en 883. La reconstruction serait longue.
Un détail souvent oublié accompagne la victoire de Saucourt. Après la bataille, les chroniqueurs notent que les Vikings survivants durent abandonner leurs morts sur le champ de bataille, faute de temps et de sécurité pour les inhumer.
Dans la culture scandinave, où les rites funéraires conditionnent l’accès au Valhalla, cette situation est perçue comme une humiliation extrême.
Les annales franques insistent sur ce point non par hasard : laisser les corps sans sépulture, c’est signifier que l’ennemi a été vaincu non seulement militairement, mais aussi symboliquement.
Saucourt n’est donc pas seulement une victoire tactique ; elle vise à briser le prestige des chefs vikings auprès de leurs hommes.
Mais pour Tournai, ravagée au printemps, la victoire d'août arrivait trop tard. L'exode avait déjà commencé.
La fuite vers Noyon : qui part, et avec quoi ?
Cette fuite vers Noyon — située à quelque 150 kilomètres au sud-est — ne fut pas un exode de masse improvisé. Comme l'a écrit Paul Rolland dans son Histoire de Tournai (1957), « quelques Tournaisiens, réfugiés à Noyon en 881, y demeurèrent et y transplantèrent le siège de leurs affaires ». Il s'agissait donc principalement d'une élite : marchands capables de transférer leurs activités commerciales, membres du clergé séculier soucieux de préserver les reliques et le trésor cathédral, notables disposant des moyens de se déplacer avec leurs biens.
Depuis 630, Tournai avait perdu son évêque résident. Saint Éloi, évêque de Noyon, avait obtenu du roi Dagobert Ier la réunion des deux sièges épiscopaux en une seule entité : le diocèse de Noyon-Tournai. Dès lors, l'évêque résidait à Noyon mais conservait pleine juridiction sur les deux cités et leurs territoires.
Cette union, qui perdurera pendant plus de cinq siècles jusqu'en 1146, ne fut pas qu'une simple fiction administrative. Elle tissa des liens institutionnels et humains durables entre les deux villes : les clercs tournaisiens dépendaient de leur évêque noyonnais, les litiges ecclésiastiques se réglaient à Noyon, les pèlerins tournaisiens visitaient le tombeau de saint Éloi dans l'abbaye noyonnaise.
Lorsque les Vikings incendièrent Tournai au printemps 881, le réflexe des notables et du clergé séculier fut donc de se tourner vers la ville où siégeait leur évêque. Noyon offrait aussi des avantages pratiques : située à 150 kilomètres au sud-est, plus éloignée de l'Escaut et des axes fluviaux empruntés par les drakkars, elle disposait d'un marché actif et d'infrastructures ecclésiastiques solides autour de l'abbaye Saint-Éloi. Pour les réfugiés tournaisiens, c'était une destination naturelle où reconstituer leurs réseaux au sein d'une communauté dont ils partageaient déjà le cadre diocésain.
L'historien Florian Mariage, dans sa thèse sur les portus de la vallée de l'Escaut, nuance toutefois l'image d'un exil massif et prolongé. Il cite l'Elevatio Eleutherii, un texte hagiographique rédigé vers 897, qui suggère que certains Tournaisiens trouvèrent refuge à Blandain, à quelques kilomètres seulement à l'ouest de la cité. La fuite fut donc probablement différenciée selon les catégories sociales : les plus aisés vers Noyon, les autres dispersés dans les campagnes environnantes.
Quant à la durée de cet exil, les Historiae Tornacenses, compilées au XIIe siècle par l'abbé Hériman de Saint-Martin de Tournai, parlent de « trente ans ». Ce chiffre, probablement symbolique, traduit néanmoins une réalité : le retour à la normale fut lent.
Le transfert du fisc royal : une affaire de diplômes
L'un des aspects les moins connus de cet épisode concerne le destin du fisc royal de Tournai — un vaste domaine foncier remontant à l'époque mérovingienne, voire romaine. Henri Pirenne, dans une étude publiée en 1925, a montré qu'il s'agissait d'une « grande propriété royale s'étendant sur plusieurs centaines d'hectares d'un seul tenant ».
En octobre 883, le roi Carloman II — qui ne gouvernait les provinces septentrionales que depuis la mort de son frère Louis III en septembre 882 — céda ce fisc au comte Hilduin. L'hypothèse avancée par Rolland, selon laquelle cette cession aurait eu lieu dès 879, ne tient pas chronologiquement, comme l'ont démontré les éditeurs des actes carolingiens. Carloman, confronté à l'impossibilité de défendre ces terres lointaines, s'en débarrassait au profit d'un fidèle.
Hilduin, à son tour, se dessaisit de ce fisc encombrant — que valait un domaine ravagé par les Vikings ? — en le donnant à l'église Sainte-Marie et Saint-Médard de Noyon. Cette donation, faite entre 884 et 898, fut ratifiée par un diplôme de Charles le Simple en 898. Avec le fisc partaient les droits économiques qui y étaient attachés : tonlieu (taxe sur les marchandises), droits de marché, revenus du port fluvial.
Ce transfert explique en partie le déclin économique de Tournai dans les décennies qui suivirent. Florian Mariage note qu'« aucun monnayage épiscopal n'est connu avant 1092 » — un vide de près de deux siècles qui témoigne de l'effondrement des activités commerciales.
898 : la reconstruction et la recomposition politique
L'année 898 marque un tournant. Le roi Charles le Simple, enfin seul maître du royaume après la mort d'Eudes, accorde à l'évêque Heidilon l'autorisation de relever les murailles de Tournai et lui confère « certains droits qui appartenaient auparavant au comte ». C'est le début de la seigneurie épiscopale : l'évêque, résidant toujours à Noyon, devient le véritable maître temporel de la cité.
Mais cette restauration s'accompagne d'une nouvelle donne politique. Profitant du chaos des années 880, Baudouin II de Flandre — fils du fondateur de la dynastie, Baudouin Ier « Bras de fer » — a étendu son emprise sur le Tournaisis. Il installe une châtellenie aux portes mêmes de la ville, dans le quartier du Bruille (ou Bruyle), sur l'île Saint-Pancrace, en rive droite de l'Escaut.
Cette implantation flamande crée une situation singulière qui perdurera pendant des siècles : Tournai, sur la rive gauche, demeure une seigneurie épiscopale vassale directe du roi de France, tandis que le Tournaisis, autour de la ville, relève des comtes de Flandre. Le quartier du Bruille sera d'ailleurs longtemps appelé « îlot flamand » — un nom qui dit tout de cette dualité.
Un tournant dans l'histoire tournaisienne
Les invasions normandes de 880-881 ont donc profondément reconfiguré l'identité politique et économique de Tournai. Avant le désastre, la ville était un centre économique prospère, héritier direct de la cité romaine et mérovingienne. Après, elle devient une co-seigneurie ecclésiastique, enclavée entre puissances rivales, qui mettra près de deux siècles à retrouver sa vitalité commerciale.
Paul Rolland notait avec justesse que « d'autres [Tournaisiens] rentrèrent au pays natal et renouèrent la tradition commerciale interrompue ». Ce retour, lent et progressif, culminera aux XIe et XIIe siècles avec la reconstruction de la cathédrale romane — celle que nous connaissons aujourd'hui — et l'affirmation de la commune. Mais la mémoire de l'exil, elle, s'effaça peu à peu, ne laissant que des traces dans les archives diplomatiques et les chroniques monastiques.
L'écho archéologique : le baptistère retrouvé
En 2003, les fouilles archéologiques menées sous la cathédrale par le professeur Raymond Brulet (UCLouvain) ont mis au jour une découverte exceptionnelle : une cuve baptismale carolingienne, structure circulaire maçonnée en entonnoir d'environ un mètre de diamètre et de profondeur. Dans son comblement, les archéologues ont retrouvé de la verrerie antique et mérovingienne — témoins silencieux des générations qui avaient reçu le baptême en ce lieu.
Ce baptistère, daté du Xe siècle ou peut-être plus ancien, appartenait à l'église carolingienne qui précéda la cathédrale romane. Il fut recouvert lors de la construction de l'édifice de l'an Mil. Cette découverte, comme un écho lointain, rappelle que sous les pierres romanes se cache une histoire plus ancienne, celle d'une ville qui sut renaître de ses cendres.
Sources et bibliographie
Sources primaires
- Actes de Carloman II, éd. F. Grat, J. de Font-Réaulx, G. Tessier et R.-H. Bautier, Recueil des Actes de Louis II le Bègue, Louis III et Carloman II, Paris, 1978.
- Milon de Saint-Amand, Carmen de Sancto Amando, dans Monumenta Germaniae Historica, Poetae aevi Carolini, t. III.
- Hériman de Tournai, De restauratione abbatiae Sancti Martini Tornacensis, éd. R.B.C. Huygens, Brepols, 2010.
- Ludwigslied (Bibliothèque municipale de Valenciennes, Codex 150, f. 141v-143r).
Études
- Pirenne (Henri), « Le fisc royal de Tournai », dans Mélanges d'histoire du Moyen Âge offerts à Ferdinand Lot, Paris, Champion, 1925.
- Rolland (Paul), Les origines de la Commune de Tournai, Bruxelles, Lamertin, 1931.
- Rolland (Paul), Histoire de Tournai, Tournai-Paris, Casterman, 1957.
- Platelle (Henri), « Les effets des raids scandinaves à Saint-Amand (881-883) », Revue du Nord, t. XLIII, 1961.
- Mariage (Florian), Les portus de la vallée de l'Escaut à l'époque carolingienne, thèse de doctorat.
- Brulet (Raymond) dir., La cathédrale Notre-Dame de Tournai. L'archéologie du site et des monuments anciens, 4 vol., Namur, SPW Éditions, 2012.
En ligne
- tornax.be — L'assistant historique de la SRHAT
Pour aller plus loin
Sur les invasions normandes dans nos régions :
- Lot (Ferdinand), Les invasions barbares et le peuplement de l'Europe, Paris, Payot, 1937.
- D'Haenens (Albert), Les invasions normandes en Belgique au IXe siècle, Louvain, 1967.
Sur la bataille de Saucourt et le Ludwigslied :
- Le manuscrit de Valenciennes (Codex 150) peut être consulté en ligne sur Gallica.
- Aurore Geltz, « 881, la bataille de Saucourt-en-Vimeu : entre histoire et légende », mémoire de recherche.